Objet : Droit de réponse à l’article « "C’est un enjeu de santé publique" : des diplômes de médecines alternatives qui posent problème »
À l'attention de la rédaction de Sciences et Avenir,
Je vous contacte suite à la publication de votre article intitulé « "C’est un enjeu de santé publique" : des diplômes de médecines alternatives qui posent problème », paru le 15 avril dernier.
En tant que docteure en pharmacie, spécialisée en phytothérapie, je m’étonne du manque de discernement et des approximations factuelles qui caractérisent ce dossier. Cet article, au lieu d’éclairer le lecteur, participe à un amalgame préjudiciable (et trop courant) entre des disciplines scientifiques rigoureuses et des pratiques ésotériques.
Voici quelques clés de compréhension et les rectifications qui s'imposent :
1. Une méconnaissance flagrante du cursus pharmaceutique
Votre article affirme que les pratiques de soins non conventionnelles (PSNC) ne sont « ni reconnues, au plan scientifique, par la médecine conventionnelle, ni enseignées au cours de la formation initiale des professionnels de santé ». Cette affirmation est fausse concernant les pharmaciens. La pharmacognosie et la chimie des substances naturelles sont enseignées dès la 3e année de notre cursus. Pour les étudiants s'orientant vers l'officine, ces enseignements sont approfondis et complétés par des cours de phytothérapie et d’aromathérapie en 5e année et jusqu’à l’obtention du diplôme d’État.
2. L’amalgame injustifié entre disciplines
Vous placez sur un pied d'égalité des disciplines fondamentalement disparates (la phyto- aromathérapie avec l’auriculothérapie, l’homéopathie, l’hypnose, etc.) et en opposition avec la médecine et la pharmacie conventionnelles.
Cette classification binaire et simpliste occulte la réalité du terrain : la phytothérapie ne repose pas sur des théories métaphysiques, mais sur la pharmacologie moléculaire et clinique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il existe des médicaments à base de plantes bénéficiant d’une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) et que plus de 20% des principes actifs de nos médicaments actuels sont issus (par hémisynthèse) du monde végétal, comme par exemple l’aspirine, la morphine, la quinine, le taxol, l’artémisinine etc. pour citer les plus connus.
3. La validité scientifique de la phytothérapie
Concernant l'argument du Pr Molimard sur la nécessité de « faire le ménage », il semble ignorer que la phytothérapie est validée scientifiquement de longue date.
Je vous invite à consulter les monographies de l’Agence Européenne des Médicaments (EMA) qui répertorient les données pharmacologiques et cliniques validant les propriétés et la sécurité des plantes médicinales à travers toute l’Europe. Et aussi les monographies de notre Pharmacopée française qui comptabilise environ 610 plantes médicinales, répartie en 2 listes
officielles définies par l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) : la liste A et la liste B.
C’est un fait, la phytothérapie est une science de la donnée et de la preuve, et non une simple "croyance".
4. Erreurs sur l'offre de formation
Votre article cite le cas d'un « DU de naturopathie » qui, dans le cadre universitaire, n'existe pas en tant que tel.
Pointer du doigt des formations inexistantes pour disqualifier des diplômes universitaires bien réels (comme ceux de phytothérapie et d'aromathérapie) témoigne d'une absence de vérification élémentaire des sources (ce qui est douteux pour un journal comme le vôtre).
Au-delà de ces erreurs, c'est la vision même de la santé qui est en jeu.
En qualifiant ces approches de « non conventionnelles » par principe, le corps médical français se prive d'une vision intégrative de la santé, pourtant adoptée par de nombreux pays.
Pourquoi la France est-elle si réticente à encadrer ces pratiques ?
En décriant les Diplômes Universitaires (DU) qui permettent à des professionnels de santé de se spécialiser, vous ne servez pas la cause de la santé publique ; vous favorisez, au contraire, l'émergence de formations privées, opaques, non encadrées et donc dangereuses.
Reconnaître, enseigner et sécuriser ces pratiques au sein de l'université est la seule manière de lutter efficacement contre le charlatanisme et les dérives thérapeutiques.
En décrédibilisant ces cursus, vous fragilisez les remparts scientifiques que nous, professionnels de santé spécialistes des plantes médicinales, dressons quotidiennement pour prévenir les interactions médicamenteuses et garantir la sécurité des patients.
La complémentarité est la clé de la médecine moderne. Cristalliser le débat sur une opposition stérile est un frein à l'évolution de nos pratiques.
Il est regrettable de voir le discours médical institutionnel — influencé par des réflexes corporatistes hérités, pour rappel, de la suppression du diplôme d'herboriste sous le régime de Vichy en 1941 — occulter une réalité que les patients, eux, ont déjà intégrée.
Je vous invite à considérer ces précisions et à rétablir une distinction indispensable entre la rigueur scientifique de la phytothérapie clinique et les autres approches que vous avez traitées avec le même amalgame.
Dans l'attente d'une suite à ce courrier, je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées.
Sézérat Mathilde
Docteure en Pharmacie, Diplômée en Phytothérapie
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